Du vélo à un nouveau style de vie : le vélo comme prédication de l’écologie intégrale
Cet été, nous vous proposons une série de 6 articles pour vous faire découvrir le témoignage du père Laurent Blourdier, curé en rural dans le diocèse d’Angers (Saumur puis Mauges). Une panne inattendue de voiture a complètement transformé sa façon de se déplacer et son action pastorale. Il a accepté que nous republiions son témoignage, rédigé initialement à l’automne 2025 comme mémoire pour le DIU Écologie Intégrale des Facultés Loyola, dont nous sommes partenaires. Un grand merci à lui et bonne lecture à vous !
Le Courrier de l’Ouest du vendredi 21 octobre 2022 titrait l’article : « Écolo, le père Laurent ne circule qu’à vélo ». Je relis l’expérience quatre ans et demi depuis le début et je titrerais bien maintenant « Du vélo à un nouveau style de vie » !
En regardant en arrière, je relis cette étonnante aventure
Depuis une semaine, un voyant rouge s’allume sur ma voiture, une Modus. C’est urgent, je tarde à aller chez le mécano car cela m’est déjà arrivé et je ne m’inquiète pas assez. Je décide d’y aller le samedi matin. Le vendredi soir, vendredi 29 janvier 2021 exactement, je reviens du village de Fontevraud-l’Abbaye pour rentrer à Saumur. Il est 17 h 45 et le couvre-feu dû à la pandémie commence à 18 h. Sur la route, j’entends des bruits vraiment bizarres, jamais entendus. Je ne suis pas rassuré du tout. En montant la dernière côte, juste avant le tunnel du château, ma voiture me lâche… De la fumée blanche (habemus problemus !) sort du moteur : grillé, serré… Je sors de la voiture et sens que c’est plus grave que d’habitude. M _ _ _ _ ! J’aurais dû y aller plus tôt, chez le garagiste ! Personne dans les rues, avec ce couvre-feu. Juste un jeune homme : « Pourriez-vous m’aider à pousser ma voiture sur le côté ? » Dans la discussion, je me rends compte que c’est un garagiste. Il me dit que « les dégâts sont considérables dans le moteur ; en tout cas, ça va coûter cher ». J’appelle aussitôt l’assurance : j’ai le droit à un trajet gratuit… et hop ! je décide : direction la casse directement. « Adieu voiture ! », et je dis même : « Merci Seigneur pour tous les services rendus grâce à cette voiture. » Je repense brièvement, ici, à Monplaisir, Beaufort… Je rentre à pied en dix minutes.
Pour la semaine, je fais à pied et à vélo puis passent deux, trois semaines… Je m’initie au train. N’ayant pas d’argent pour racheter un autre véhicule rapidement, je me dis que je vais réfléchir pendant le carême 2021 et que je prendrai une décision ensuite à Pâques 2021. Je décide de continuer l’expérience « sans voiture ». Avant, je me posais la question de ce que je pouvais faire de plus par rapport à l’écologie. Je portais cela dans ma tête. Et voici que l’appel est venu au cœur de ma négligence et d’une chose que je croyais essentielle : une voiture. Pour annoncer la bonne nouvelle, il faut une voiture forcément, pensais-je, et on me l’a tellement redit. En relisant cette expérience, me reviennent des images et réactions et j’essaye d’analyser cette aventure.
Sur l’origine du changement
« Là où le péché abondait, la grâce a surabondé », nous redit saint Paul dans sa Lettre aux Romains (5, 20). Je portais cette réflexion écologique en moi, mais c’est de ma négligence qu’est né le chemin. Obligation au début, « ma transition écologique » sur ma mobilité est advenue. Est-il possible que j’aie pu la faire autrement ? Franchement, si cela n’était pas arrivé, je crois que je n’aurais changé qu’un peu de choses mais pas autant, pas à la mesure de ce qu’il faudrait faire. Aujourd’hui, quatre ou cinq ans après, je peux dire que Dieu est « passé par ma négligence ».
Cela me garantit un peu du piège de l’orgueil, puisque le déclenchement de toute cette démarche est venu par ma… négligence. Au fond, vous le voyez, ce basculement n’était pas programmé. Je ne suis malheureusement pas aussi radical que ce à quoi nous invite le pape François dans l’encyclique Laudato Si’. Mais c’est comme un évènement « parabole », pour moi. Cela a entraîné beaucoup de réactions chez les gens, chez les chrétiens et chez moi. Je repars de ces éclaboussures, maintenant. Voici des réactions et ma relecture du moment.
- Certains sont touchés par l’aspect sportif.

Les illustrations sont de Yann Le Goaëc. Le contacter : yann-legoaec-illus@wanadoo.fr
« On a un curé sportif », me dit souvent une paroissienne. Depuis trois ans, je me plaignais de ne plus faire de sport… Maintenant, je vais à la messe, je fais du sport ; je vais à une réunion, je fais du sport ; je vais visiter quelqu’un, je fais du sport. Plus jamais je n’éprouve de culpabilité, de regret par rapport au sport depuis lors. Cela m’entretient, bien évidemment.
J’y vois là une façon de prendre soin de mon corps. Cela a changé par contre mes vacances d’été, car il faut que mon corps se repose. Je pars moins faire de grandes balades à pied l’été. Ce côté « aventure » est passé dans mon quotidien. Cela étant, je vois que le vélo n’entame pas mon petit bidou… Il y a des jours où je suis presque aussi gros que certains confrères (hihi). Faut dire que je suis tellement invité ! Il faudrait presque que j’ajoute des séances d’abdos. Ça viendra !
Je me suis demandé si j’allais compter les kilomètres. Et d’ailleurs certains me posent la question. Là, c’est bizarre mais, dès le début, je me suis dit qu’il ne fallait pas, pour ne pas entrer dans une sorte de course aux kilomètres parcourus. Un peu pour ne pas entrer dans le Livre Guinness des records. Genre « le curé aux 1000 kilomètres par an ». J’y ai vu là comme un piège. Aujourd’hui, du coup… je n’ai aucune idée du kilométrage. Je sais juste que pour aller le plus loin dans les deux paroisses, il me faut 45 minutes (si frère Vent est avec moi et si je suis en forme), sinon 1 heure (si ce coquin de frère Vent est contre moi et si je suis fatigué). Euh… pour l’aller. Il faut ajouter le retour !
- Sur l’aspect écologique
Un écolo de Montsoreau me dit : « Laurent, avec ta manière de faire, t’es un prophète. » Je suis sensible à la question de la mobilité, je m’ouvre à plus large que cela. J’entends ce qu’il dit. Évidemment je suis loin d’être un prophète. Mais j’entends que cette manière de faire le touche. Peut-être que le vélo est une petite parabole. Toute proportion gardée, un peu comme Gandhi utilisait le rouet, ou lorsqu’il faisait une marche pour aller chercher du sel. C’est une façon de poser les questions aux autres. Cela me fait méditer : Gandhi, saint François, Martin Luther King avaient peu de moyens à leur disposition, ils questionnaient. Et bien sûr Jésus : pour la mission, il n’avait rien, en fait. C’est vrai que c’est une autre époque. Faut-il supprimer les avantages du progrès technique ? Cela donne à penser sur la suite, sur la mission d’annonce du kérygme. Dans le ministère, l’« écoute » et l’« annonce » sont deux grandes armes fortes.
Cette expérience de vélo est un lieu important (principal ?) de mon apprentissage de la transition écologique. Au fond, c’est devenu « une petite école », pour moi. Apprendre quoi ? Les moyens… ne sont que des moyens. C’est Jésus qui sauve véritablement. Quelques extraits de la Bible viennent l’affirmer :
7 Jude 1, 25 Au Dieu unique, notre Sauveur, par notre Seigneur Jésus Christ, gloire, majesté, souveraineté, pouvoir, avant tous les siècles, maintenant et pour tous les siècles. Amen.
1 Tim 2, 1-7 J’encourage, avant tout, à faire des demandes, des prières, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommes, pour les chefs d’État et tous ceux qui exercent l’autorité, afin que nous puissions mener notre vie dans la tranquillité et le calme, en toute piété et dignité. Cette prière est bonne et agréable à Dieu notre Sauveur, car il veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité. En effet, il n’y a qu’un seul Dieu ; il n’y a aussi qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous. Aux temps fixés, il a rendu ce témoignage, pour lequel j’ai reçu la charge de messager et d’apôtre – je dis vrai, je ne mens pas – moi qui enseigne aux nations la foi et la vérité.
Jn 3, 16.17 Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé.
Ac 4, 12 En nul autre que lui, il n’y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver.
Ac 5, 30-32 Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus, que vous aviez exécuté en le suspendant au bois du supplice. C’est lui que Dieu, par sa main droite, a élevé, en faisant de lui le Prince et le Sauveur, pour accorder à Israël la conversion et le pardon des péchés. Quant à nous, nous sommes les témoins de tout cela, avec l’Esprit Saint, que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent.
Lors de nos missions « Écologie intégrale » en équipe dans les paroisses, nous avons pris le vélo comme moyen principal de transport. Au début, pour une animation, on s’est posé la question d’utiliser un vidéoprojecteur pour montrer de belles images… Mais il fallait le transporter sur le vélo. La décision s’est vite prise : adieu le vidéo et on prend simplement des images imprimées.
Sur l’aspect empreinte carbone : peu de choses du côté du vélo, sinon le coût de fabrication du vélo et l’usure des pneus. Le résultat est très petit par rapport aux autres véhicules et sur quatre ans et demi. Cela étant dit, c’est déjà cela.
- Au niveau financier
Quel serait l’impact économique ? Regardons de manière plus précise. Si, par exemple, je faisais 800 km/mois en rural (fourchette très basse). Multiplié par 0,4 euro du kilomètre (barème diocésain), cela ferait 320 euros de remboursement par mois, multiplié par 11 mois (1 mois est pour les vacances), soit 3520 euros par an. 800*0,4*11 = 3520 euros par an
Disons que pour les tickets de train, cela me revient à 8 trajets par mois à 5 euros (réduction grâce à une carte mezzo à 30 euros). 8*11*5 = 440 euros + 30 euros de carte = 470 euros pour 1 an. Arrondissons à 500 euros.
Il faudrait enlever aussi les trajets où je suis allé dans des voitures de collègues, donc ce sont eux qui payaient, et pas moi. Quelques réparations de vélo, disons 100 euros par an.
3520 – (500 + 100 + …) = 3520 – 600 = 2920
2920*4,5 ans = 13 140
Sur quatre ans et demi, cela fait donc un gain de près de 13 000 euros pour le diocèse.
Je n’ai aucun scrupule à demander au diocèse une formation universitaire sur l’écologie intégrale à 1400 euros !! C’est très suggestif : l’argent économisé, où l’investir ? Ce sont donc des économies pour le diocèse. Est-ce que cela fait des économies pour moi ? Au moins pour toutes les réparations que je n’ai pas à payer. Cela me permet d’investir ailleurs : plus de soirées au restaurant ou d’achats de livres et autres pour soutenir certains projets.
Pour la mission, il faut du matériel, pense-t-on – pensais-je ! Je médite sur saint François : peu de choses il avait… sinon la joie et l’accueil des autres. Je retrouve cela dans la mission itinérante sur l’écologie intégrale, faite à vélo le plus possible. Ce choix demande de quémander des accueils, beaucoup d’accueils des autres, ce qui nous fait donc basculer sur la fraternité des autres. En fait, le peu de biens oblige à basculer sur la fraternité. Nous basculons « des biens » à « du bien dans les relations ».
Ici, il ne s’agit pas de revenir à l’époque de Cro-Magnon, ni juste à celle de saint François d’Assise… Non, il nous faut des biens. Mais cela m’a beaucoup fait réfléchir : quels biens ? Nous justifions assez vite pour une mission dite haute, « pastorale, familiale, amicale, professionnelle », l’utilité d’un bien. Me revient souvent à l’esprit une parole du père Antoine Chevrier, fondateur de l’institut religieux du Prado : « Ce n’est pas le livre qui évangélise, mais le prêtre. » Comme si l’essentiel était dans le don de la personne. Les biens sont au service de cette rencontre.
Permettez-moi d’ici d’enfoncer le clou, de vous provoquer à nouveau. Récemment, mon ordinateur a lâché. Alors là, ce n’est pas ma faute, c’est la batterie, au bout de huit ans d’utilisation ! Eh bien, figurez-vous que je me pose la question de son remplacement. Dans certaines rencontres, il faudra bien des ordinateurs pour projeter, pour faire des comptes rendus. Et donc ce serait injuste de faire supporter aux autres mon « non-ordinateur ». Je n’ai pas trouvé encore la juste réponse. Pour l’instant, j’utilise plus l’ordinateur paroissial, un bien communautaire. Cela pèse moins lourd dans mon sac, aussi je fais moins d’écran. J’ai basculé la gestion de mes mails sur mon téléphone portable (avec mes gros doigts, cela donne parfois quelque chose d’incompréhensible pour les autres hihi). Je suis en train de peser les « pour » et les « contre ». Je prends le temps de réfléchir. Tous ceux qui savent cela me disent : « il faut un ordinateur »… Cela me rappelle moi, il y a quatre ans et demi : « il me faut une voiture » pour la pastorale, c’est évident, non ?!
Découvrez la suite la semaine prochaine !
Fiche pratique déplacements Témoignage de l’église évangélique libre d’Alésia