Du vélo à un nouveau style de vie : le vélo comme prédication de l’écologie intégrale
Découvrez le 3e épisode du témoignage du père Laurent Blourdier, curé en rural dans le diocèse d’Angers (Saumur puis Mauges) : une panne inattendue de voiture a complètement transformé sa façon de se déplacer et son action pastorale.
Lire le premier article Lire le deuxième article
Mais cela ne te prend-il pas trop de temps ?
Mes confrères prêtres posent toujours le même type de question au début : « Mais cela ne te prend pas trop de temps ? Comment t’arrives à faire la pastorale en rural ? Mais cela oblige à payer quelqu’un pour faire le travail ? En voiture, tu pourrais faire plus de choses… »
L’approche est fonctionnelle et c’est vraiment à prendre en compte. Au fond, cette approche considère le temps comme un ennemi, comme si le temps était toujours à gagner ou à ne pas perdre…
Au début, je me posais aussi cette question. En fait, cela m’a fait réfléchir sur « le temps », sur mon rapport au temps. Pour nous (et pour moi aussi), dans le rapport au temps, c’est souvent « j’en gagne ou j’en perds ». Encore une fois, le temps était presque devenu une valeur « marchande », au fond.
D’ailleurs, c’est peut-être l’un des éléments les plus précieux dans mon ministère. En tout cas, de manière positive, cela montre les rencontres incroyables et très variées que je fais, comme prêtre. De manière plus juste, il faudrait dire que les rencontres me sont comme données. C’est merveilleux, de ce point de vue-là. D’ailleurs, pour moi, pour nous les prêtres, le tout est bien de « goûter les rencontres », de les apprécier, de « peser » ces moments. Ce n’est pas la question du nombre : là c’est plein !
Sur le temps et les rencontres
Je prends le temps (justement) de relire mon calepin : une sépulture chaque semaine ou toutes les deux semaines, 21 mariages en été 2022, 16 en 2023, 19 en 2024, 13 en 2025… Je fais largement ma part pour ce qui est du cultuel sacramentel. Je vous épargne le nombre de baptêmes !

Les illustrations sont de Yann Le Goaëc. Le contacter : yann-legoaec-illus@wanadoo.fr
Je constate que, lorsque je suis quelque part, après avoir fait la messe ou une réunion, je me demande… quelle visite je pourrais faire. Aussi étrange que cela puisse paraître, je fais plus de visites gratuites maintenant dans « l’ère vélo » que dans « l’ère voiture » : les gens aiment, je viens gratuitement. Finalement je me dégage de la pensée engluée, marquée par le modernisme, moi aussi. Je suis en transition écologique, en conversion écologie intégrale. Le temps, d’après une méditation du père Frère de Notre-Dame du Laus, est donné par Dieu : qu’est-ce que j’en fais ? Ce n’est pas un ennemi, c’est donné par Dieu. Dieu a créé le temps, c’est un don de Dieu (cf. Genèse 1) : qu’est-ce que j’en fais ? Comment je fructifie le temps donné par Dieu ?
Hélène, une prof du collège Sainte-Anne de Saumur, a réfléchi sur sa mobilité pour aller au travail. Elle se lève désormais à 5 h du matin chaque jour pour faire du vélo, puis du train, puis de la marche à pied : « Je suis parfois fatiguée, mais chaque jour est comme une aventure. » C’est bien vu pour caractériser les visites, puisque le vélo permet de ralentir le temps, et de prendre du temps pour aller chez quelqu’un, alors oui la visite a un côté « aventure ». Je viens de loin pour faire cette visite. Il me semble éprouver cela lorsque nous faisons une marche pour aller à un rendez-vous : si nous le faisons en voiture, cela perd de cette impression d’aventure, du chemin parcouru, voire d’un itinéraire, d’ailleurs avant comme après la rencontre. J’enchaîne moins les rencontres : faire du vélo joue sur la qualité des visites. Elles se transforment en « aventures ».
Mais ce qui m’étonne beaucoup aussi, c’est que faire du vélo joue sur le nombre de visites gratuites : c’est paradoxal car, en voiture, je pouvais en faire plus !
Réflexions sur l’eau : sueur et pluie
Une personne m’a dit que j’étais « en sueur pour dire la messe ». Bah oui, comment faire ? Évidemment, dans un monde où il faut être « clean » partout, aseptisé, imaginez le célébrant en sueur ! Et lorsque j’arrive dans une réunion, je mets mes affaires à sécher, alors certains sont dérangés par cela. Désormais, je mets mes vêtements à sécher sur mon vélo. Aussi je viens avec du rechange. Certains connaissent cette impression du « après un effort physique » : qu’est-ce qu’on est bien une fois qu’on a récupéré ! Bon bah, j’ai augmenté le nombre de douches, je n’ai jamais mis autant de maillots, chaussettes et slips dans la machine à laver. Adieu les beaux pantalons, même les jeans ne résistent pas à l’usure avec la selle. Bref, je suis toujours en tenue de sport. Voilà, c’est tout. Cela étant dit, frère Soleil fait tout le travail pour faire sécher mes vêtements.
J’ai plein d’anecdotes croustillantes avec sœur Eau qui m’a transformé plus d’une fois en complètement « trempé-guéné ». J’avoue que j’ai même célébré des mariages avec pas grand-chose sous l’aube… Je ne vous dirai pas lesquels… hihi. Cela a suggéré en moi deux réflexions sur sœur Eau.
- La sueur, c’est de l’eau que mon corps évacue. C’est bon signe. Cela n’est pas de la radioactivité, ni non plus un polluant éternel. C’est de moi, c’est de la Création et c’est de ma création. En fait, c’est le créateur qui nous a conçus comme cela, non ? Je suis impressionné par les litres de sueur qui sortent de mon corps. C’est incroyable, la source intarissable que j’ai en moi. Je n’aurais jamais imaginé cela… Je voyais un peu cela comme un bidon et, au bout d’un moment, il n’y en a plus. Eh bien ce n’est pas ça du tout !
- Réfléchir sur « sœur », aussi. À la fois un bien précieux et aussi trop abondante, parfois. Ces deux dernières années, la pluie s’est accélérée, les hivers. Je ne crie pas tout de suite au « c’est la faute du dérèglement climatique ». Je le note juste, on verra pour la suite.

Cela m’a donné une comparaison. L’eau est pure comme un enfant. Quand elle est pure, on l’aime ; quand elle est virulente et envahissante, on la maudit. Un enfant, quand il est pur, on l’aime ; quand il devient adolescent, il est plus difficile à aimer, parfois, dans son côté virulent. Avoir de la patience quand l’eau tombe, avoir de la patience quand l’être humain traverse l’adolescence. Cela vaut ce que ça vaut, c’est juste que cela me donne à penser.
À un moment donné, je faisais comme les gens, je me plaignais de sœur Eau lorsqu’il pleuvait. Et puis je me suis dit que j’appréciais sœur Eau à d’autres moments, alors voilà, prendre patience avec elle. Sœur Eau m’apprend la patience !
« Tu as donc un super vélo ? »
En fait, deux vélos m’ont été donnés par un paroissien et un ami migrant, le casque par un séminariste, et deux autres par des paroissiens comme cadeaux : merci ! Des gilets m’ont aussi été offerts par un prêtre et une famille, ainsi que des petites lumières. Le dernier cadeau est celui d’une paroisse avec un gilet où il est inscrit « Jesus Team » dans le dos. Interpellation assurée !
Au début, je ne voulais pas de casque, mais un enfant du caté m’a fait remarquer que c’était dangereux. Alors, pour être éducatif par rapport aux enfants, je porte le casque. Aussi, puisque je prends souvent le vélo, il suffirait d’un accident pour que ma tête en porte les conséquences. C’est mieux de porter un casque. Une jeune maman m’avait dit : « C’est important que tu sois vu pour ne pas être accidenté. » Je prends acte de cela. C’est adopté.
Un jour qu’il pleuvait des cordes en revenant de Rou, j’étais trempé-guéné. Je n’étais pas déstabilisé par cela, j’avais l’habitude. Mais j’ai demandé à Dieu, sans être en colère, s’il fallait continuer l’expérience de me mouvoir à vélo. Cela devait être au bout de deux ans d’expérience, à peu près. Et je lui ai dit clairement : « Que ta volonté soit faite si l’expérience devait arrêter ou continuer. » Puis je m’arrête, sur le chemin, visiter une famille. La mère de famille m’a dit en partant : « Tiens, père Laurent, nous avons deux pantalons de pluie et celle-ci ne sert jamais, je te la donne. » J’ai relu cela comme un signe pour continuer l’expérience.
Par la suite, je ne prendrai pas souvent ce pantalon : finalement, je préfère emmener des affaires de rechange… car on sue beaucoup, sous un vêtement de pluie.
Pour ce qui est de l’éclairage, un jeune couple m’en avait donné un portatif bien avant. Ils avaient déménagé. Cela faisait un souvenir d’eux. Il restait dans un coin dans mon bureau et je m’étais dit d’ailleurs qu’il fallait le donner… Et puis finalement cette histoire de vélo est arrivée. Il ne marche pas à piles mais est rechargeable (donc il y a une petite consommation d’électricité).
Je constate donc que beaucoup d’éléments de l’équipement du cycliste m’ont été donnés. Je n’avais pas fait le lien au début, mais maintenant c’est impressionnant, toutes ces choses données. Je paye bien sûr les réparations.
C’est peut-être un bon critère. J’ai pensé qu’en partant de Saumur, je devrais redonner tout cela. Cela m’a été comme providentiellement donné, peut-être le redonner pour être quitte et finalement ne pas posséder ? À discerner. On verra où j’atterris pour le prochain ministère. Ce qui compte désormais pour moi, c’est de réfléchir à ma mobilité de manière « écologique intégrale » afin de diminuer par quatre mon empreinte carbone. L’absolu n’est nullement dans le vélo. C’est la charité qui prime. Mais en tout cas, je commence à sortir de la « matrice tout en voiture », en référence au film Matrix.
Découvrez la suite la semaine prochaine !
Fiche pratique déplacements Témoignage de l’église évangélique libre d’Alésia