Église verte

Le samedi 11 février a eu lieu une journée d’études œcuménique au Centre Sèvres – Facultés jésuites de Paris, sur le thème « La voix des Églises à l’épreuve de la crise écologique« . Après une table ronde la veille à l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge (Paris), la journée d’études du samedi a compté 8 interventions. Retrouvez un résumé des quatre premières dans cet article, les quatre suivantes sont dans ce deuxième article.

1ère intervention, Frédéric-Marie Le Méhauté, frère mineur (franciscain)

Survivre à l’Apocalypse ? Ressources écologiques à l’écoute de la clameur des pauvres

D’après un rapport de 2011 de la Banque mondiale, le lien entre pauvreté et réchauffement climatique est une évidence. Ce n’est qu’à partir des plus exclus que nous pourrons inventer des solutions justes et durables. Dans la tradition franciscaine, il n’y a pas que le Cantique des Créatures, mais aussi la rencontre de Saint François avec les lépreux. François d’Assise ne loue pas le Seigneur par la Création utile (champ dont on tire la nourriture, bois dont on tire le chauffage ou les meubles…), ni par les animaux, que l’on pourrait domestiquer et utiliser. Ce ne sont que des éléments innapropriables, trop fluides pour qu’on en devienne propriétaire. Le Cantique n’est pas un hymne à la vie illimité, il loue la Mort. Il loue ceux qui pardonnent, pardon essentiel pour les précaires, condition pour tout simplement vivre. Ce pardon s’incarne au maximum sur la Croix.

Premiers touchés, premiers coulés

Frédéric-Marie  est inspiré par le père Wresinski (fondateur d’ATD-Quart monde) : « ce qui n’est pas fait avec les pauvres est fait contre eux ». Dans les œuvres de charité, il y a un risque : c’est de considérer les pauvres comme passifs (victimes, bénéficiaires) et non sujets. Quelques façons d’articuler les deux clameurs (citations tirées de la Fraternité « Pierre d’angle ») :

  • Considérer les pauvres comme première victimes des inégalités aggravées par les crises écologique et sociale. Les pauvres sont les plus frappés par les désordres et ont peu de moyen de s’en protéger (HLM construits au bord des routes, affectés par les vagues de chaleur, paysans pauvres plus touchés par la sécheresse etc).
  • La fiscalité carbone pèse trois fois plus sur les plus pauvres que sur les plus riches (rapport ATD quart-monde)
  • Les Zones à Faibles Emissions (ZFE) rejettent les vieilles voitures alors que les plus pauvres vivent loin des infrastructures de transport public.
  • Enfin, les inégalités dans le pouvoir d’agir : « notre cri unanime, c’est on ne nous écoute pas, on n’est pas respecté ». Pour Guillaume Le Blanc, pauvreté = inaudibilité.

Les pauvres sont visés par un discours culpabilisateur : ils consomment mal, votent mal alors qu’en réalité ils participent peu à la dégradation écologique. Ils sont les premiers témoins d’une violence et d’une domination que l’on voudrait cacher.

Premiers touchés, premiers experts

Le Pape François parle de la « mystérieuse sagesse des plus pauvres » (178 EG). Ils sont dépositaires d’un savoir utile pour la conversion écologique, mais qui ne fait pas le poids face à une pensée structurée.

5 aspects :

  • Entendre le récit de leur vie empêchée, leurs espoirs, leurs rêves. Ex : difficultés d’accès à Internet, à une vie de famille, à un fauteuil quand on est handicapé. Quand on parle écologie avec les plus pauvres, ils répondent « fraternité ».
  • Récits développés dans l’adversité. Comment habiter la Terre en précaire ?
  • Apprendre de leur ingéniosité pour développer des solutions. Trouver des marges de manœuvre dans la réalité telle qu’elle est.
  • Se laisser surprendre par leur ingéniosité. Solidarité non préméditée.
  • Apprendre à conjuguer justice au présent et au futur. Les personnes précaires se préoccupent beaucoup de leurs enfants, souci intergénérationnel.
Les très pauvres, premiers terrestres

Bruno Latour : « c’est la notion de terrestre qui se trouve durablement modifiée. Laudato Si’ est l’invention d’une figure nouvelle, dans laquelle s’expriment les deux cris. »

« La société joue avec notre chair » : l’expérience du monde et de Dieu des plus pauvres se joue par leur corps, dernière et ultime ressource qui reste à leur disposition. Ne pouvoir compter que sur son corps induit des rapports particuliers avec le monde. Ils sont les premiers incarnés, ces corps exposés induisent une dépendance.

Les précaires et non-précaires font une lecture différente de la naissance de Jésus : volonté de Dieu de naître auprès des plus petits (précaires) et exclusion de la part des humains (non-précaires). Effectivement, si la misère est à détruire, comment Dieu peut-il la légitimer en la choisissant ?

Dernières réflexions sur l’Apocalypse

L’Apocalypticien est un voyant, le prophète un écoutant. Deux relations au réel et rapports au temps différents. L’Apocalypse ne concerne pas vraiment notre avenir, car tout est accompli. Pour un catastrophisme éclairé, il faut regarder en face non pas la catastrophe mais son après. En nous imaginant qu’elle a eu lieu, nous pouvons mieux l’éviter.

2ème intervention : Stéphane Lavignotte, pasteur de la Mission populaire évangélique de France

Écologie et justice, une pluralité de pelotes

Le sens de l’injustice est plus poignant que la justice (Ricoeur), car l’injuste règne et le juste manque. La « justice environnementale » (Barry Commoner), mouvement né aux Etats-Unis et soutenu par ce qui deviendra l’Eglise unie du Christ, naît du constat que les pauvres et les noirs souffrent plus de la pollution que les riches (habitations à côté de zones pollués). En France, les premières victimes des dégradations environnementales sont les femmes, les gens du voyage, les habitants de l’outre-mer. Pour la Mission populaire, la question écologique se pose chaque jour : difficulté du public à se chauffer, à accéder à de la nourriture de qualité, proximité du logement avec des autoroutes ou de grosses routes urbaines… L’injustice concerne également les non-humains, pas que les humains les plus faibles : arbre, montagne, animaux.

Penser ces injustices est possible en regard de 4 théologèmes issus du christianisme :

  • Pelote gérante : Gn 2
  • Pelote anti-idôlatre : Ellul, Charbonneau
  • Pelote ruminante : Thoreau, Emerson, Schweitzer…
  • Pelote conviviale : fraternité des vivants de François d’Assise
Question de la justice dans la responsabilité

L’anthropocentrisme de la Genèse émerge dans un contexte où l’humanité est soumise à des inondations, à la famine… Suite à la critique de Lynn White (1967), le renversement du commandement dominer la terre de « surexploitation » à « gérance » a lieu dans un contexte de bouleversements. En 1972, le DDT (insecticide) est interdit aux Etats-Unis suite à la publication de « Printemps silencieux », par Rachel Carson en 1962. Il y a une certaine prise de conscience que les ressources sont limités et qu’elles sont privatisées, et donc qu’elles doivent être partagés (cela n’inclut pas encore les non-humains). Ce thème de l’accaparement émerge dans les luttes écologiques : le non-partage d’une ressource entre un puissant et des plus faibles (eau : Coca et paysans indiens / méga-bassines en France) se double de structures qui maintiennent certaines personnes dans une situation dominée (sexisme, racisme). Dans ce contexte-là, la justice concerne l’affectation des ressources.

Le penseur protestant André Dumas prêche à la cathédrale de Stockholm en 1972 lors du 1er sommet ONU environnement sur le thème « Limitation de la production, quelles conséquences ? ». Il prône également un « ascétisme pro-mondain », pour une sobriété à l’échelle de la société. Quelle production, pour qui, pour quoi, quelles conséquences ? Ce serait fataliste de penser qu’on peut continuer tous les « sur » à la fois (production, consommation, exploitation…). La crise est l’heure des choix. La pelote gérante doit prendre en compte le fait que les humains sont à nouveau victimes des changements qu’ils (les plus riches) ont causé au fonctionnement des écosystèmes et cycles.

Question de la justice dans l’interspécificité

Le cri que l’on entend est celui des humains les plus faibles. Quelle est la justice pour les non-humains ?

Ellul et Charbonneau dénoncent les idoles qui défigurent l’humain et la planète : technique et argent, qui menacent la liberté de l’être humain. Pour les êtres vivants non humains, ce seraient l’élevage intensif, le saccage des écosystèmes. Nous font-ils réagir en terme d’injustice ou de douleur ? Ces vivants devraient-ils avoir ces vies ? Ellul dénonce l’artificiel tout comme de la réserve. L’humain ne peut s’empêcher de créer de l’artificiel. Selon Amartya Sen, le bonheur dépend de la capacité à atteindre des fonctionnements (larges et spécifiques). Comment entrons-nous en contact avec le reste de la Création et entendons-nous ses préférences ? Nous connaissons leurs besoins de « fonctionnements », cela devrait nous amener à une éthique de la sollicitude, mais l’étroitesse de la relation avec les non-humains nous empêche de percevoir cela.

La pelote conviviale nous invite à une nouvelle façon d’habiter le monde ensemble comme vivants, dans une fraternité et une égale dignité face à Dieu. En permanence, déchirement et réconciliation entre vivants adviennent : ce qui compte n’est pas la limite entre permis et défendu, mais entre ce qui rend la Terre habitable ou non habitable. La remise en cause de l’anthropocentrisme permet d’avoir une vision plus juste des injustices faites aux humains les plus faibles, car elles sont prises en compte dans une communauté élargie aux non-humains. Il y a urgence à penser une conception élargie de la justice pour y inclure l’ensemble de nos convivialités, ainsi que de mettre fin à la domination structurelle des humains sur les non-humains et de certains humains sur d’autres.

3ème intervention : Elena Lasida, professeure à l’ICP et co-fondatrice d’Église verte

Église verte : des laboratoires de « maison commune »

Le « label » dit d’une communauté engagée qu’elle est en mouvement, pas qu’elle est en conformité. La communauté prend la décision de s’inscrire, puis, après le remplissage de l’éco-diagnostic vient le choix des actions pour l’année à venir. 820 structures sont actuellement labellisées : cette aventure née en 2017 produit du commun à plusieurs niveaux.

Une façon de fabriquer du commun : de façon œcuménique, au niveau de chaque communauté et au niveau du lien Eglise-société

La conversion écologique est associée à de la créativité, à une communion avec tous les êtres vivants et une dimension de gratuité (non instrumentale).

Commun œcuménique : les 3 Églises ont construit ensemble le projet, on n’a pas aggloméré des choses présentes dans chaque Église. Pas simplement un échange et une confrontation de qui fait quoi, mais une création commune. Au niveau de la communion : les représentants des trois Églises ont du engager leur propre Église dans la démarche, les présidents des trois Églises ont été impliqués et sont les présidents de l’association Église verte. La rédaction des statuts a été fort compliquée ! Les paroisses et communautés engagées localement se mettent en lien les unes avec les autres et créent des projets communs ou s’invitent mutuellement, entre traditions. Au niveau de la gratuité : dans la construction d’Église verte, chaque représentant a appris à recevoir des autres et pas uniquement à apporter sa pierre.

Au niveau de chaque communauté : Église verte décloisonne, oblige à sortir de son expertise personnelle et à faire ensemble. Église verte a été une expérience d’accepter de ne pas savoir, d’apprendre des personnes extérieures à la communauté. Église verte crée une forme nouvelle d’appartenance dans les communautés, pousse à inventer du nouveau, nous met en situation d’apprenti et pas de sachant.

Au niveau de la société : sur la question écologique, les communautés chrétiennes ne peuvent pas faire tout toutes seules et doivent faire avec le reste de la société. Une démarche écologique crée des relations qu’on n’aurait pas forcément imaginées en restant à l’intérieur de la communauté : par exemple, un compost ouvert aux paroissiens mais aussi aux habitants du quartier. Il est important d’être avec la société et de ne pas lui dire ce qui est bon ou mauvais. Église verte est une manière nouvelle pour l’Église d’être présente dans le monde.

Pour finir, l’expérience Église verte est liée à :

  • la Création : séparer pour relier autrement. Le lien est créateur.
  • l’Alliance : croire ensemble à une promesse. A la base d’Église verte, une promesse en commun.
  • la résurrection : la Vie qui traverse la mort. Le commun comme une traversée. Traversée de nombreuses difficultés dans la création d’Église verte.

4ème intervention : François Euvé, prêtre jésuite, théologien au Centre Sèvres

Écologie et justice sociale : quelles questions pour la théologie catholique ?

Ce n’est pas hasard que l’œcuménisme fonctionne sur l’écologie, il n’y a pas forcément de choses similaires unifiées sur les questions sociales. On a pu avoir peur que l’engagement écologique se fasse au détriment des engagements sociaux (au niveau français, les Gilets jaunes ; dans d’autres pays pauvres mais riches en biodiversité, l’exclusion de populations locales de projets de protections des écosystèmes).

A la lecture de l’encyclique Laudato Si’, François Euvé a été frappé de voir qu’elle est considérée appartenir au discours social de l’Église : « une vraie approche écologique se transforme toujours en approche sociale », « clameur de la terre, clameur des pauvres », « parmi les plus pauvres et abandonnés se trouve notre Terre opprimée et dévastée. » etc.

La fraternité doit s’appliquer à l’ensemble des créatures : le souci social n’est pas un appendice de la vie chrétienne dont le cœur serait la relation à Dieu. Il n’y a pas de relations interhumaines authentiques sans réciprocité avec le plus lointain. Le pauvre a des ressources à partager : il faut prendre en considération celui qu’on n’a pas l’habitude de considérer (décentrement). Derrière de présumés œuvres altruistes, on réduit l’autre à la passivité. Laudato Si’ invite à prolonger ce décentrement vers les non-humains, après l’avoir fait avec les humains pauvres. Dans le compendium de la doctrine sociale de l’Église, il est écrit que « la domination de l’humain sur le monde requiert expression de la responsabilité ». Il s’agit de prendre soin de la terre, comme un roi sage prend soin de son peuple et un berger de son troupeau (idée présente bien avant Laudato Si’). Le paragraphe 93 de l’encyclique affirme que : « Aujourd’hui croyants et non croyants, nous sommes d’accord sur le fait que la terre est essentiellement un héritage commun, dont les fruits doivent bénéficier à tous. ». Il s’agit d’une reprise d’un texte de Jean-Paul II de 1990 qui disait : « bénéficier aux humains », ce qui traduit un déplacement implicite vers les autres créatures. Le soin de la Création est plus présent dans la tradition spirituelle que dans la théologie rationnelle (ex : pères du Désert).

Le mot de la fin sur le décentrement : il faut garder en tête ce Dieu qui se décentre si on le met au centre !


Retrouvez une synthèse des quatre autres interventions dans notre deuxième article !

Notes de J. Maupas (attention, elles sont faillibles : il est possible que j’ai approximativement retranscrit un propos ou une expression)

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