Passer au contenu principal

Église verte

Du vélo à un style de vie dans la durée

Découvrez le 5e épisode du témoignage du père Laurent Blourdier, curé en rural dans le diocèse d’Angers (Saumur puis Mauges) : une panne inattendue de voiture a complètement transformé sa façon de se déplacer et son action pastorale.

Lire le premier article   Lire le deuxième article   Lire le troisième article   Lire le quatrième article


J’avais pris le temps de relire mes 4,5 ans d’expérience de vélo. Vraiment très riche pour moi comme vous l’avez lu dans la première partie, et je pensais dernière partie. Cette relecture fait partie d’un « mémoire » qui m’a été demandé dans le cursus d’un Diplôme inter universitaire sur l’Écologie intégrale. Retour donc sur les 3 premiers mois (automne 2025) de cette expérience de vélo dans mes 2 nouvelles paroisses.

1 – Réactions suite à la publication du 1er récit

J’avais fait le choix de ne pas toujours parler de mon expérience vélo avec les gens et les paroissiens sauf s’ils le demandaient. Par contre je pressentais qu’il fallait partager ma relecture. Ce qui fut fait au mois de juin où premier mon récit est disponible sur le site d’une des 2 anciennes paroisses. Des personnes ont été touchées et m’ont dit « Merci » pour ceci.

  • le style simple et humoristique

Beaucoup de scientifiques (techniques, sociétaux et autres) co-écrivent avec un dessinateur ou autre artiste pour que les lecteurs accrochent au message. Disons que le média, aide à aller au message. Cela est suggestif pour moi dans le rapport aux gens, y compris dans des exercices missionnaires comme une homélie. Cela touche des gens notamment sur 2 aspects :

  • le rapport à la nature avec cette envie de se reconnecter à la Création
  • le questionnement du rapport au temps.

Des gens et des paroissiens ont partagé leur passions écologiques, leur souci écologique, leurs pensées suite à ce récit : vraiment génial. Ce récit a permis de susciter de belles discussions.

  • pour ce qui est des prêtres :

Certains m’ont fait de très bons échos et là aussi, un partage de leur recherche. Sinon la plupart des prêtres restent soient prudes, soit qu’ils n’ont pas le temps de lire donc pas grand-chose à en retenir pour l’instant (pardon mon ton taquin…quoique réel).

Je rapporte ici deux témoignages :

« Bonjour Père Laurent,

Tout d’abord un grand merci d’avoir partagé votre expérience à vélo, ce fut une lecture très enrichissante et qui m’a profondément touchée. Certains passages m’ont vraiment parlé et je souhaitais vous faire part de ma propre expérience.

Je suis de ces personnes qui sont très attentives à ce qui peut se trouver autour de moi, et je m’émerveille d’un coucher de soleil, d’une jolie lumière, d’une tempête, de la lune qui comme vous l’avez dit reste fidèle à sa mission. Je suis parfois charriée par mes amis qui eux ne comprennent pas comment on peut s’émerveiller de « si peu », qui est en fait pour moi l’essence même de la vie. Comme vous le dites bien, on en oublie de vivre vraiment à cause des écrans.

J’ai une petite fille de 1 an et demi qui est pleine de vie et à qui j’ai envie de montrer la beauté de la création de Dieu et les enfants adorent être dehors. Grâce à elle, on prend le temps. On fait du vélo, on va marcher, on va pique-niquer sous les arbres, on écoute les oiseaux, on regarde les fourmis et on passe des heures à voir le monde à travers ses yeux et c’est magique. Si tout le monde prenait ce temps-là, je suis profondément persuadée qu’ils seraient plus heureux et plus en paix.

Et je vous rejoins totalement sur le fait qu’admirer la création nous rapproche du créateur, je suis chrétienne depuis mes 9 ans et j’ai connu des périodes plus difficiles surtout quand des personnes chères à mon cœur ont quitté notre monde, et les seuls moments où je me sentais connectée à Jésus c’était quand je prenais ces moments-là, dehors, seule, sans distraction. Je vous donne un peu de lecture en retour, mais je souhaitais partager cela avec vous, parce que votre travail peut vraiment faire réfléchir et toucher les gens, comme il m’a touchée moi. Merci pour ces rappels importants.

Cordialement, E.P. »


« Bonjour Laurent,

je viens de lire ta relecture de ton expérience et elle est très intéressante. Au-delà de l’aspect vélo lui-même, c’est tout le rapport au temps que tu poses ainsi que le lien avec la création. Et j’ai bien aimé ta réflexion sur visite en vélo et visite en voiture et je crois le rapport aux personnes n’est pas tout à fait le même selon notre moyen de locomotion.

Je viens de faire un achat, il y a trois semaines, après le conseil de mon chirurgien, même s’il y a déjà longtemps que j’y pensais. Je viens d’acheter un vélo, certes il est électrique car ma région est un peu accidentée et cela fait près de trente ans que je n’en avais pas fait. J’y prends beaucoup de plaisir et pour moi, c’est un moyen de locomotion idéal pour faire de la photo. C’est cependant un apprentissage car la cohabitation vélo-voiture est un peu risqué . (à Paris, c’est aussi celle vélo-piétons qui en certains lieux risqués pour les piétons) » . M.P.

2 – Changement de paroisses… des questions de loin !

L’Évêque m’a appelé pour 2 nouvelles missions, curé de St Pierre en val de Loire et de la Nouvelle Alliance. 2 paroisses en rural ; l’une au nord Loire, et l’autre au sud. Vu du Saumurois, les distances des 2 nouvelles paroisses semblaient plus grandes, voire très très grandes. Je me rappelle certaines réactions « alors là, P. Laurent, vous êtes obligé de prendre une voiture », d’autres encore m’ont dit qu’il était temps de passer au vélo électrique. D’ailleurs, ils m’ont donné un bon pécule dans l’optique d’un achat de voiture électrique ou au moins un vélo électrique.

J’ai mesuré les distances : de St Sigismond à Epiré 26,5 kms, de Montjean à Beausse (avec une méga côte) 12 kms. De fait cela m’a vraiment posé question : je me disais qu’il fallait continuer à réfléchir à ma mobilité et donc je me suis renseigner et chercher un vélo électrique costaud, voire un véhicule léger intermédiaire (je ne soupçonnais même pas ce terme avant) ou une voiturette électrique.

Plusieurs repères pour moi :

  • dans ma réponse à l’appel de l’Evêque : je n’ai posé absolument aucune condition sur « il me faudrait un territoire où je puisse me déplacer en vélo ». De fait, je ne voulais pas que mon choix de mobilité conditionne mes missions sinon …cela pourrait être d’autres prêtres qui puissent en pâtir. Pas de préférence.
  • questionner ma mobilité…donc pas envie de retourner à « avant les 4,5 ans » et puis la question de prendre un moyen qui ne soit pas trop extrême mais accessible. Au fond, ce serait un peu du type « ah, il fait cela…c’est peut-être possible pour moi ».
  • sur l’aspect financier : j’avais mis de côté et les paroissiens du saumurois m’ont gentiment donner une belle cagnotte. Je me demande d’ailleurs vu les sommes données si certains n’ont pas donné pour que je parte… je rigole bien sûr. Ils sont adorables.
  • pour moi cela dépendait aussi du lieu d’habitation. Je voulais vivre avec d’autres prêtres. C’était à moi d’inventer ici la solution. J’ai regardé hors des 2 paroisses à Chalonnes sur Loire (mais la paroisse avait un projet de réaménagement du presbytère) et au Marillais avec des Pères montfortains (mais la distance est d’environ 20 kilomètres, soit 1 heure de vélo…cela est couteux le soir en rentrant de réunion, et le lendemain matin)

Après discussion, avec un prêtre aîné, je sens dans mon cœur que le lieu d’habitation sera avec lui à la Pommeraye et donc qu’il faut que je réfléchisse désormais à partir de cette décision. Donc j’ai mon lieu d’habitation, le financement…il ne reste plus qu’à trancher. Et puis il y a eu l’ange Marysa.

3 – Marysa, l’ange de Dieu

Marysa habitait St-Hilaire-St-Florent. Elle s’est convertie à un sacrement de réconciliation. Dieu lui est tombé comme ça dessus, il y a 3 ans. Elle me demandait de discuter de temps en temps de cette expérience spirituelle. Nous avons papoté pendant 3 ans. C’était vraiment beau son chemin.

Juin 2025, Marysa fait un AVC et son état physique s’est dégradé rapidement. Elle s’est retrouvée à l’hôpital de Saumur en soins palliatifs. Je l’ai visitée plusieurs fois, son corps partait. La fin était inéluctable. Je lui ai dit au revoir fin juillet une dernière fois, je l’ai bénie… je me disais que c’était sans doute la dernière fois que je la voyais vivante. Elle m’a dit « Père Laurent, ma fille et mon gendre vous apporteront un cadeau de ma part. » Je devinais que c’était un vélo mais je ne lui ai rien dit car elle voulait que cela soit une surprise. Et elle a ajouté « c’est pour que les gens aillent plus vite à Jésus ». Et dans mon cœur l’ange passa. C’était dit. C’est la solution. J’avais réfléchi, j’avais provisionné le financement de mon côté et grâce aux paroissiens. Et voilà la réponse de Dieu.

Quelques jours plus tard sa fille et son gendre me déposaient le cadeau à la maison des parents. J’ai eu le temps de remercier Marysa par texto et elle s’en est allée plusieurs jours après.

Dans les mêmes temps, une jeune maman avait besoin d’argent pour une opération grave de son bébé. J’ai donné d’un côté, j’ai reçu d’un autre. Dieu m’a donné le chemin de réponse pour commencer la mission. C’est ainsi avec Dieu, tout faire de son côté, et puis il donne.

Vous imaginez qu’aujourd’hui lorsque je prends le vélo, j’ai l’impression parfois qu’on pédale à 2.

Je dois ici rajouter quelque chose qui a nourri mon acceptation de ce cadeau et mon émerveillement devant la providence de Dieu. Il se trouve que dans l’éducation de Marysa, elle a été marquée négativement par de « méchantes religieuses », par un prêtre aussi qui a abusé d’elle lorsqu’elle avait 14 et demi. Évidemment, cela l’a éloignée de l’Église pour un bout de temps…alors vous imaginez lorsque à 85 ans, elle reçoit la grâce de Dieu de « se savoir aimée », cela a transformé sa vision de la vie.

Cette phrase de Marysa me revient souvent en tête « pour que les gens aillent plus vite à Jésus » comme si cette méditation sonnait comme un testament spirituel pour elle et un envoi en mission pour moi. « Merci Marysa et que le Dieu d’amour t’accueille, avec ton époux, dans son Royaume. » J’en ai la chair de poule d’écrire cette histoire.

4 – Quelques réactions sur ces 3 mois nouveaux

Je prends le temps de noter ici les quelques éléments qui ont jailli :

  • des réactions des paroissiens suite aux 19 visites de villages.
  • découverte d’un nouveau moyen de mobilité en rural : le bus.

Réactions des paroissiens suite aux 19 visites de villages

J’ai donc reçu la charge de 2 missions de curés. Sur 1 paroisse, il y a 14 villages et l’autre 5. L’EAP avait prévu, avant que j’arrive, de visiter ces communautés. J’ai emboîté le pas, soit 19 soirées de visites de village. J’avais demandé à rencontrer les maires en plus et les écoles catholiques et l’EHPAD lorsqu’il y en avait. Vraiment très intéressant. Pour l’angle d’attaque du sujet présent, j’ai eu beaucoup de questions sur l’écologie intégrale, sur mon mode de déplacement et « comment vous allez arriver à tout faire ? », aussi « faites attention à vous ».

Sur l’écologie intégrale :

Cela m’a permis de découvrir que certains paroissiens connaissent très bien le « concept » d’écologie intégrale mais que beaucoup d’autres ne le maîtrisent pas. Beaucoup ont partagé une « passion écologique » en étant sensible à un des aspects. Je constate que la figure de St François d’Assise accroche tout de suite. C’est peut-être plus concret.

Les paroissiens sont impressionnés par mon mode de déplacement.

C’est marrant car personnellement, je ne trouve pas cela si « énorme ». Il y a des femmes en Afrique qui font plusieurs kilomètres à pieds pour aller chercher de l’eau…et la ramener. Me revient souvent à l’esprit mon année internationale au PRADO à Lyon. Dans cette année de relecture et d’approfondissement de la spiritualité du Prado, je vivais avec des prêtres (Liban, Congo Kinshasa, Brésil, Madagascar et France). Pour celui du Brésil, il vivait en Amazonie, cela lui arrivait d’aller visiter les communautés chrétiennes en pirogue, le malgache faisait parfois 1 journée de marche pour aller célébrer l’Eucharistie, les libanais vivaient dans un contexte de guerre, le congolais avait des routes chaotiques qui nécessitaient donc soit moto ou 4*4…) alors pour moi, un peu de vélo sur des routes françaises…cool Raoul. Cela relativise beaucoup de choses, non ?

Et puis lorsque je suis trempé, je mets tout à sécher en arrivant, y compris le pauvre âne que je suis. Hihan 🫏

Ma méditation n’est pas sur « l’exploit sportif » du vélo, mais ce que je ressens au fond, c’est que je sors un peu de la matrice habituelle du règne de la voiture : « pour se déplacer en rural, il faut forcément le faire en voiture ». C’est là que se joue le point de résistance. Je ne dis pas qu’il ne faut pas de voiture, mais disons que la voiture est « excluant », elle oblige à penser « voiture » tout le temps. C’est là où le vélo m’ouvre de nouvelles portes : à pieds, en bus, en train, en co-voiturage blabla car ou du stop, en tram pour un rajout en ville…

C’est cela qui jaillit et qui rejoint l’écologie intégrale, pensez à différents plans de mobilité et en plus complémentaires. C’est-à-dire de faire une partie en vélo, du tram puis du train par exemple.

Cela m’a fait découvrir le transport du bus en rural.

Il passe tout près de chez moi pour aller à Angers. Inconvénient, il faut jongler avec le peu d’horaire. C’est aussi un observatoire pour moi de voir des jeunes allant au lycée. Souvent, ils sont très polis avec le chauffeur. Par contre, ils sont tragiquement happés par leur portable, à 7H du matin, ils sont happés par celui-ci. Voilà leur nourriture du matin. Il y a là un enjeu éducatif énorme. Notre société est « écranisée ». Permettez-moi d’insister sur ce point par une autre observation : les propriétaires de chiens…vous savez certains font des balades pour leur chien…désormais le propriétaire à la goule dans son portable pendant que les chiens eux sentent les odeurs, regardent la nature…C’est pitoyable et vient quelques images de jeunes mamans (ou de mamies d’ailleurs) qui prennent le landau tout en regardant une série sur leur portable. Et Merde !

Voilà ce que m’apporte aussi tous ces modes de transports, un lieu d’observation de la société, certes un petit angle, mais du réel. Sur le mode de transport du vélo et l’impression faite sur les paroissiens. Je reviens sur « la mémoire » :

  • tout d’abord, un certain nombre oublie qu’eux-mêmes, lorsqu’ils étaient enfants faisaient beaucoup de trajets à pieds ou en vélo. Dans mon village d’origine, mon père me racontait comment ils faisaient à plusieurs le trajet des 2 ou 3 kilomètres pour aller à l’école. Tout ce qui passait sur le chemin est raconté… ce qui a été appris à l’école beaucoup moins.
  • moi-même, lorsque j’étais ado, j’allais à l’entraînement de foot le vendredi soir dans le village d’à côté en faisant 5 ou 6 kilomètres : une vraie expédition dans ma tête et par tous les temps. Une vraie « aventure ». Reviens ici le mot de la prof du collège Ste Anne sur son mode de déplacement et surtout sur ce que cela produit en elle. Une aventure ! (cf première partie)

C’est cela que permettent ces modes de déplacements : cela inclut une autre temporalité, un temps d’observation…alors l’effet, c’est que la rencontre est perçue comme une aventure. Je me rappelle ici la réflexion de St François d’Assise qui interdisait à ses frères de monter à cheval. Cela introduit une temporalité dans les déplacements : c’est de là que jaillissent d’autres fruits.

Découvrez la suite la semaine prochaine !

Fiche pratique déplacements    Témoignage de l’église évangélique libre d’Alésia

Partager